Accueil 5 Education 5 AEFE en crise : ce que les auditions parlementaires révèlent sur la fragilité du réseau scolaire français à l’étranger
Alors que le réseau de l’enseignement français à l’étranger traverse une période de turbulences budgétaires et structurelles, les deux chambres du Parlement ont décidé de s’emparer du sujet. Entre missions d’information, auditions parlementaires et vacance annoncée à la tête de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), le dossier s’impose désormais comme une priorité institutionnelle.

Une mission sénatoriale transpartisane

C’est dans ce contexte que la commission de la culture et de l’éducation du Sénat a désigné, le 4 février 2026, quatre rapporteurs chargés de conduire une mission d’information consacrée à l’AEFE. Ce groupe transpartisan réunit Mathilde Ollivier (Écologiste, sénatrice représentant les Français établis hors de France), Yan Chantrel (Socialistes, Français établis hors de France), Georges Naturel (Les Républicains, Nouvelle-Calédonie) et Claude Kern (Union Centriste, Bas-Rhin).

Un budget 2026 en trompe-l’œil

L’une des premières auditions menées par les rapporteurs a porté sur Claudia Scherer-Effosse, directrice générale de l’AEFE. Les échanges ont mis en lumière une situation financière paradoxale et préoccupante.

Le sénateur Yan Chantrel a rendu compte de ces travaux sur son site officiel, relevant que « le budget 2026 de l’AEFE, adopté en décembre 2025, affichait un déficit initial de 58 millions d’euros », une situation suffisamment grave pour entraîner « la convocation en urgence du Conseil d’administration de l’AEFE du 18 décembre 2025 et la décision de transférer les charges des pensions civiles aux établissements ».

Pourtant, en mars 2026, l’Agence a présenté un compte financier faisant apparaître un excédent de 3 millions d’euros. Un revirement que la directrice générale a expliqué par la nature même du budget de l’AEFE, qualifié d’« évolutif complexe ». Ce budget consolide en effet les comptes des établissements en gestion directe (EGD), « souvent libellés en devises étrangères impactés par les fluctuations des taux de change et par les dévaluations des monnaies au niveau local ». Les EGD auraient par ailleurs « une tendance à majorer les dépenses et minorer les recettes ».

Cet apparent retour à l’équilibre ne doit cependant pas masquer la fragilité structurelle de l’institution. La directrice générale a elle-même indiqué que « la situation budgétaire de l’AEFE restait très fragile avec une trésorerie insuffisante, avec moins de 10 millions d’euros mensuels attendus en 2026 contre 56 millions nécessaires pour un fonctionnement stable ».

Des frais de scolarité en hausse, une équation douloureuse pour les familles

Parmi les conséquences directes de ces déséquilibres, la hausse des frais de scolarité. La directrice générale de l’AEFE a estimé que « en moyenne, l’augmentation des frais de scolarité sera de 8 % tout compris », précisant que cette augmentation ne résulte pas uniquement du transfert de charges, mais intègre également « l’inflation qui impacte considérablement le fonctionnement d’un établissement ».

Concernant les établissements conventionnés (EC), la nouvelle contribution liée au transfert de charge s’appliquera à ceux ayant signé leur convention d’ici juin 2026.

Un déséquilibre structurel non compensé par l’État

Au-delà des difficultés conjoncturelles, les auditions ont confirmé l’existence d’un déséquilibre de fond. Selon les informations transmises par la directrice générale et rapportées par le sénateur Chantrel, « la non-compensation par l’État de la part patronale des pensions civiles constitue un facteur structurel de déséquilibre estimé à 75 M€ de manquement ».

Les ressources propres de l’AEFE représentent 58 % de ses recettes, la subvention pour charge de service public constituant le solde. Les charges de personnel, elles, absorbent 80 % des dépenses. Un transfert de la part patronale de la pension civile au ministère de l’Éducation nationale « allégerait nettement la charge financière de l’AEFE », selon la directrice.

S’y ajoute une contrainte juridique et financière de longue date : « l’impossibilité pour l’Agence de pouvoir emprunter depuis 2006 », à l’heure où de nombreux établissements nécessitent des rénovations. Par ailleurs, l’objectif de doublement des effectifs fixé dans le cadre du plan Cap 2030 n’est « que partiellement atteint, avec une croissance limitée et principalement portée par les établissements partenaires ».

Les bourses scolaires : une sous-consommation aux effets pervers

L’audition de Pauline Carmona, directrice de la Direction des Français et de l’administration consulaire (DFAE), a apporté un éclairage complémentaire, notamment sur l’évolution du dispositif des bourses scolaires.

Les chiffres sont éloquents : « Depuis 2018, le nombre de mineurs inscrits au registre des Français de l’étranger a diminué de 7 %, soit près de 29 400 enfants en moins. » Sur dix ans, « les demandes de bourses ont chuté de 26,5 % », et le nombre total de bénéficiaires s’élève aujourd’hui à environ 18 500.

Parmi les causes identifiées figurent la concurrence accrue des systèmes éducatifs locaux et internationaux, l’amélioration globale de la situation financière de certaines familles, mais aussi (fait particulièrement préoccupant) « la déscolarisation de certaines familles du fait de la hausse des frais de scolarité ».

Ces tendances s’accompagnent d’un paradoxe budgétaire : malgré une enveloppe de 118 millions d’euros inscrite en loi de finances en 2024, « les crédits liés aux bourses scolaires sont structurellement sous-consommés ». Cette sous-consommation, résultant notamment de « délais de traitement importants » et d’une gestion partagée entre DFAE et AEFE, produit un effet en retour néfaste : « elle conduit à une révision à la baisse des crédits inscrits les années suivantes, fragilisant le dispositif ».

La DFAE plaide en conséquence pour une internalisation du pilotage des bourses, afin d’améliorer le suivi, d’accélérer les versements et d’optimiser l’utilisation des fonds.

Le dossier des AESH : une réforme en attente

La prise en charge des accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) constitue un autre point de tension identifié lors des auditions. Leur financement, inclus dans l’enveloppe globale, « demeure insuffisant (2,4 millions d’euros en 2025) ». Parmi les obstacles relevés : des délais trop longs de reconnaissance du handicap, l’obligation pour les familles d’avancer les frais, et un seuil d’éligibilité fixé à 50 % de handicap que la DFAE souhaite assouplir. Une réforme serait à l’étude, avec une possible évolution vers un modèle inspiré des Maisons départementales des personnes handicapées (MDPH).

Vacance de poste à la tête de l’AEFE

Dans ce contexte agité, le Journal officiel de la République française a publié le 25 mars 2026 un avis de vacance pour le poste de directeur général de l’AEFE. L’avis précise que « l’emploi de directeur général de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) est susceptible d’être vacant », le siège étant situé au 25, place de Catalogne, à Paris (14e). Claudia Scherer-Effosse quitte ainsi ses fonctions dans une période marquée par de fortes incertitudes concernant l’avenir des établissements scolaires français à l’étranger. À la tête de ce réseau majeur de l’enseignement français à l’international pendant moins de trois ans, son départ intervient alors que l’AEFE traverse une phase de profondes tensions et que sa réforme est en cours. 

L’Assemblée nationale s’invite dans le débat

Parallèlement aux travaux sénatoriaux, l’Assemblée nationale a également pris position. Le député Karim Ben Cheikh, élu de la 9e circonscription des Français de l’étranger, a annoncé que « la commission des finances [lui a] confié une mission d’évaluation sur la situation budgétaire et les perspectives de l’agence », avec pour objectif d’« apporter des données claires, objectiver le débat et éclairer les choix pour l’avenir du réseau, au service des élèves et des familles ».

Karim Ben Cheikh

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