Accueil 5 Côte d'Ivoire 5 Ebo Taylor et Boncana Maïga : deux grooves suspendus

Comme s’ils voulaient le faire en rythme, successivement les 7 et 28 février derniers, Ebo Taylor puis Boncana Maïga nous ont tiré leur révérence. A trois semaines d’intervalle ces deux grands noms de la musique d’Afrique de l’Ouest nous ont quitté. Le premier à 90 ans à Accra et le second à 77 ans à Bamako. Leurs sons, leurs rythmes, leurs arrangements irriguent la musique africaine. Tous les deux représenteront pour toujours cette capacité de synthèse, de métissage et de création des musiques traditionnelles africaines dans la création musicale contemporaine. Ils alimenteront encore longtemps les imaginaires des générations de musiciens et de musiciennes en Afrique, en Europe et en Amérique. Dans les moments troublés que nous vivons, quand des valeurs dites universelles sont remises en cause, encore une fois, l’art, la culture ou la musique montrent que l’universalisable est à portée de main, ces deux immenses artistes nous l’ont offert. 

Ebo Taylor et Boncana Maïga sont deux icônes de la modernisation des musiques africaines au XXᵉ siècle. Le premier, né au Ghana, guitariste et compositeur était une figure centrale du highlife traditionnel ghanéen, la « haute vie »  qu’il a fusionnée avec le funk, le jazz et l’afrobeat. Le second, né au Mali, formé à Cuba, flûtiste et arrangeur, est une figure majeure du métissage afro-cubain. Son style mélange la musique mandingue, la salsa, les rythmes cubains et l’afro-pop africaine. Tous les deux sont de la génération post-indépendance et ont participé au croisement afro-américain des musiques dans les années 60-80. Leurs œuvres développent des mélodies orchestrales avec cuivres, arrangements complexes et grands ensembles et chacun crée un style en fusionnant traditions africaines et influences transatlantiques, les Etats Unis pour le premier et les Caraïbes pour le second.

Boncana Maïga a longtemps vécu en Côte d’Ivoire où il a fondé le groupe Africando en 1992. Il a dirigé l’orchestre de la RTI et a travaillé pour l’Institut National des Arts et le Conservatoire à Abidjan. Il a collaboré avec les grands noms de la musique ivoirienne, notamment Alpha Blondy. Sur un rythme de cha-cha, le titre  Boogaloo sera Mali  qu’il a sorti en 1972 avec les Maravillas de Mali, le groupe mythique des indépendances,  appartient à la grande histoire de la musique. Après avoir rayonné en Afrique anglophone avec le traditionnel style Highlife qu’il a enrichi du jazz et du funk américains dans le contexte des indépendances, Ebo Taylor a approfondi sa connaissance de la musique en Angleterre où il est devenu l’ami du Nigérian Fela Kuti créateur de l’Afrobeat. Il est devenu un auteur incontournable de la musique contemporaine africaine. Son titre iconique de 1978, Heaven avec ses guitares mélodiques et ses cuivres puissants est une synthèse parfaite du Highlife et du funk. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore Ebo Taylor, écoutez ce titre pour y sentir la vie d’un rythme tel qu’il est joué, on appelle ça le groove.

Ces deux artistes portaient en eux cette conviction qu’il fallait aller chercher dans la grande mémoire des traditions musicales africaines le renouvellement permanent de la musique contemporaine. Un regard sur la scène musicale d’aujourd’hui nous montre que la relève de cette esthétique est assurée. Le groove de leurs vies musicales inspirera les nouvelles générations. Deux voix se sont tues, mais elles résonneront encore longtemps.

Christophe Courtin

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