Accueil 5 L'association 5 3e Prix Français du monde 2026 : À Abidjan, transmettre les mémoires pour rapprocher les générations et les peuples
Pour la deuxième édition du Prix Français du monde, la section Abidjan reçoit le troisième prix pour son projet « Mémoires d’anciens combattants ». Une initiative éducative et mémorielle qui fait dialoguer élèves français et ivoiriens avec les anciens combattants, afin de transmettre une histoire longtemps reléguée dans l’oubli et de faire de la mémoire un outil de réconciliation.

Après le premier prix décerné à la section Pérou pour sa collecte solidaire de livres au profit d’un foyer pour enfants d’Ayacucho, puis le deuxième prix attribué à la section Bénin pour son atelier de sensibilisation à la diversité, le Prix Français du monde met à l’honneur, avec ce troisième prix, une autre forme d’engagement : celle d’une mémoire partagée, portée par la jeunesse et nourrie par la parole de celles et ceux qui ont vécu l’Histoire.

À Abidjan, Français du monde – ADFE a choisi de mettre en lumière une figure longtemps insuffisamment reconnue de l’histoire franco-ivoirienne : celle des tirailleurs ivoiriens, engagés dans les guerres de l’armée française, parfois au prix de leur vie.

Le projet « Mémoires d’anciens combattants » a été mené d’octobre 2025 à juin 2026 au Lycée français Blaise Pascal et au Groupe scolaire Madeleine Daniélou, établissement du système scolaire ivoirien, avec le concours d’associations d’anciens combattants et du collectif de jeunes Ivoire Black History Month.

François Boucher, ancien président de Français du monde – ADFE, remet à Baptiste Heintz, Christophe Kassi et Jackie Bertho, pour la section Abidjan, le 3e prix Français du monde.

Faire entendre les voix de ceux qui ont combattu

Le projet trouve son origine dans une rencontre.

Lors du festival traditionnel Adaye Kessié, organisé par le peuple Brong, dans l’est de la Côte d’Ivoire, les membres de Français du monde – ADFE Côte d’Ivoire ont rencontré des anciens combattants ivoiriens. Cette rencontre a fait émerger une interrogation essentielle : comment rendre justice à la mémoire de ceux qui ont combattu pour la France, alors même que leur engagement reste largement méconnu ?

L’histoire des tirailleurs ivoiriens est en effet traversée par les ambiguïtés et les violences de l’histoire coloniale. Leur participation aux conflits de l’armée française ne peut être dissociée des rapports de domination de l’époque et du caractère souvent contraint de leur engagement.

Le contraste entre leur contribution et la reconnaissance qui leur a été accordée a particulièrement interpellé les porteurs du projet : pensions dérisoires, faible reconnaissance institutionnelle et accès limité aux dispositifs dont bénéficient les anciens combattants en France.

Sans chercher à réécrire l’histoire ni à préjuger de la légitimité des conflits auxquels ils ont participé, « Mémoires d’anciens combattants » entendait avant tout redonner une place et une dignité à ces trajectoires individuelles.

Quand les élèves deviennent passeurs de mémoire

Le pari du projet est résolument pédagogique : pour transmettre cette histoire, il fallait donner la parole aux jeunes.

Pendant plusieurs mois, les élèves ont mené des recherches historiques dans leurs établissements, accompagnés par leurs professeurs d’histoire, de français et d’arts plastiques, ainsi que par des historiens et des artistes.

Ils ont travaillé à partir des récits d’anciens combattants afin de reconstituer leurs parcours, leurs expériences et leurs mémoires.

Cette démarche a donné lieu à des restitutions très diverses : textes, réalisations plastiques, créations musicales, expositions, interviews ou encore reportages pour des web radios.

L’objectif n’était pas seulement d’apprendre une page d’histoire. Il s’agissait de permettre aux élèves de comprendre que cette histoire, souvent présentée comme celle des guerres françaises ou de la période coloniale, est aussi une histoire familiale, locale et franco-ivoirienne.

Des rencontres qui bouleversent les regards

Les restitutions organisées dans les deux établissements ont donné lieu à des échanges particulièrement forts entre les élèves et les vétérans.

Au Lycée français Blaise Pascal, la cérémonie s’est tenue le 8 mai, jour de commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Les élèves ont présenté des récits sous forme écrite ainsi que des réalisations plastiques consacrées aux parcours des anciens combattants.

Au Groupe scolaire Madeleine Daniélou, la restitution a pris une dimension particulièrement émouvante. Les élèves ont notamment permis d’identifier de nombreux combattants morts pour la France.

Lorsque les anciens combattants se sont levés et ont observé un garde-à-vous à l’écoute d’une chanson écrite et interprétée par les élèves en leur honneur, le travail de recherche historique a laissé place à une rencontre entre générations.

Une stèle a également été érigée au sein de l’établissement, inscrivant cette mémoire dans un lieu de transmission appelé à rester.

Ces moments ont permis aux élèves français et ivoiriens de mesurer combien l’histoire des anciens combattants ne constitue pas une mémoire lointaine : elle appartient aussi à leur histoire.

De la salle de classe à la cérémonie officielle

Le projet ne s’est pas arrêté aux portes des établissements scolaires.

En novembre 2025, le Café du monde, organisé autour de la question « Faut-il honorer la mémoire des anciens combattants ivoiriens ? », avait permis d’ouvrir le débat au sein de la communauté. La rencontre avait notamment été couverte par RFI.

Quelques mois plus tard, en juin 2026, les membres de Français du monde – ADFE Côte d’Ivoire ont été invités par le ministère ivoirien de la Défense à une cérémonie d’hommage consacrée au capitaine Koné, âgé de 86 ans et président de l’Amicale fraternelle des anciens combattants de Côte d’Ivoire.

Cette invitation constitue l’un des prolongements les plus significatifs du projet. Initialement pensé comme une initiative éducative et mémorielle au bénéfice notamment de la communauté française, celui-ci a progressivement suscité l’intérêt des autorités ivoiriennes et dépassé le cadre dans lequel il avait été imaginé.

La mémoire comme chemin de réconciliation

À travers « Mémoires d’anciens combattants », la section Abidjan poursuit trois ambitions complémentaires : rendre une reconnaissance plus juste aux tirailleurs de Côte d’Ivoire, transmettre aux jeunes générations l’histoire douloureuse de leurs ascendants et contribuer à réconcilier la France avec ses anciennes colonies à travers un travail mémoriel partagé.

Cette approche rejoint pleinement l’esprit du Prix Français du monde : valoriser des initiatives qui, sur le terrain, font vivre les valeurs de solidarité, de dialogue et d’engagement du réseau.

Car transmettre la mémoire ne consiste pas à figer le passé. C’est aussi accepter de regarder les zones d’ombre de l’Histoire, de faire entendre des voix longtemps absentes des récits officiels et de permettre aux générations suivantes de construire leur propre compréhension du passé.

À Abidjan, des élèves ont enquêté, questionné, créé et surtout rencontré ceux qui portent encore cette mémoire. Des anciens combattants ont, à leur tour, vu leur histoire reconnue et transmise.

C’est peut-être là que réside la force particulière de ce troisième prix : faire de la mémoire non pas un lieu de confrontation, mais un espace de rencontre.

Et rappeler que, lorsqu’elle est portée par la jeunesse, l’éducation et le dialogue, la mémoire peut devenir un véritable chemin vers la réconciliation.

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