Accueil 5 En débat 5 Librairies françaises à l’étranger : une étude officielle révèle des fragilités structurelles profondes
Le ministère de la Culture a récemment publié les résultats d’une enquête inédite sur la situation économique des librairies françaises implantées à l’étranger de mai 2025. Pour les Français établis hors de France, ces commerces de proximité culturelle sont souvent bien plus que de simples points de vente. Le tableau dressé par l’étude est préoccupant.

Quand vous cherchez le dernier Houellebecq à Tokyo, un roman de Pennac à Buenos Aires ou un manuel scolaire pour vos enfants à Dakar, vous poussez probablement la porte d’une librairie française à l’étranger, une LFE dans le jargon administratif. Ces quelque 291 enseignes recensées dans 80 pays font partie du quotidien de nombreux Français vivant à l’étranger. Mais savent-ils dans quel état économique elles se trouvent ? Pour le savoir, le ministère de la Culture a commandé au cabinet de conseil BearingPoint une étude, publiée en mai 2025. Les résultats, obtenus auprès de 95 librairies répondantes réparties sur 52 pays, brossent un portrait contrasté, où la résilience côtoie une fragilité financière souvent ignorée.

Répartition du nombre de librairies par pays

Un rôle qui dépasse la vente de livres

Avant d’entrer dans les chiffres, il faut rappeler ce que représentent ces librairies pour les communautés françaises établies à l’étranger. Elles ne sont pas de simples commerces. Selon les auteurs de l’étude, elles « organisent régulièrement des événements culturels, comme des rencontres avec des auteurs, des lectures publiques ou des ateliers de création », contribuant ainsi aux échanges interculturels locaux. Sur le plan diplomatique, elles sont même qualifiées dans le rapport d’« outils de la diplomatie d’influence » française. Pour les familles françaises à l’étranger, leur utilité est encore plus concrète : elles fournissent les manuels scolaires des enfants scolarisés dans les établissements du réseau de l’AEFE, proposent la presse et la littérature francophones, et constituent souvent le seul endroit où l’on peut, loin de France, feuilleter un livre en français avant de l’acheter.

Des finances dans le rouge pour beaucoup

C’est là que le bât blesse. L’étude révèle que seulement 24 % des gérants interrogés déclarent se verser un salaire suffisant pour en vivre. Un quart seulement. 26 % n’ont aucun salaire mais espèrent y parvenir à terme, et 12 % n’en tirent tout simplement aucune rémunération, et n’en attendent pas, disposant d’autres sources de revenus. Plus préoccupant encore : 73 % des librairies interrogées font état d’une baisse de leur chiffre d’affaires ces dernières années.

Ces chiffres méritent d’être lus avec prudence : le panel financier de l’étude est restreint, les questions correspondantes étant facultatives, et les normes comptables varient selon les pays. L’étude elle-même le signale. Il n’en reste pas moins que la tendance décrite est cohérente avec d’autres signaux d’alerte.

Le coût du transport, ennemi numéro un

La principale difficulté citée par 57 % des répondants concerne l’approvisionnement en livres français. Parmi les facteurs les plus impactants, le coût du transport arrive en tête, cité par 76 % de ceux qui ont sélectionné cette catégorie. Vient ensuite le coût d’achat des livres auprès des éditeurs français, mentionné par 59 % d’entre eux. Pour comprendre le problème, il faut saisir une réalité comptable : les taux de remise accordés par les distributeurs-diffuseurs français aux librairies étrangères (généralement compris entre 31 et 35 %) sont similaires à ceux pratiqués pour les librairies en France. Or, contrairement à une librairie parisienne, une librairie à Hanoï ou à Lagos doit absorber des frais de transport parfois considérables. Le résultat est mécanique : les livres français sont vendus plus cher qu’en France, souvent plus de 10 % selon 66 % des répondants, et parfois bien davantage.

Conséquence directe pour les lecteurs ou lectrices : vous payez votre roman plus cher qu’à la Fnac de votre quartier d’origine. Et conséquence pour les libraires : certains clients se tournent vers des éditions anglophones, généralement moins coûteuses, ou commandent directement en ligne.

Une aide au transport qui existe… mais que peu connaissent

La Centrale de l’Édition, organisme qui gère pour le compte du ministère de la Culture une enveloppe annuelle d’entre 1 et 1,5 million d’euros destinée à subventionner le transport des livres vers les librairies étrangères, opère largement dans l’ombre. Sur 63 répondants, seulement 2 ont déclaré avoir bénéficié de cette aide au cours des cinq dernières années. Pourtant, selon l’étude, la subvention est en réalité automatiquement appliquée sur les factures de transport ; les libraires ne la voient simplement pas ou n’en prennent pas connaissance.

Ce manque d’information n’est pas le seul. 44 % des librairies interrogées déclarent n’avoir touché aucune aide publique au cours des cinq dernières années, alors même que le Centre National du Livre (CNL) propose plusieurs dispositifs accessibles, et affiche un taux d’avis favorable de 93 % sur les demandes reçues entre 2019 et 2023.

La diversification, une réponse pragmatique mais insuffisante

Face à ces contraintes, les librairies ne sont pas restées passives. 90 % d’entre elles proposent au moins une offre complémentaire à la vente de livres au sein de leur local : papeterie pour 59 %, presse pour 23 %, jouets pour 17 %, services d’impression pour 12 %… 32 % ont même développé des activités distinctes : distribution en gros, édition, traduction. Et 63 % proposent désormais une activité de vente en ligne.

Cette diversification a un effet mesurable : les gérants ayant développé des activités complémentaires sont davantage en mesure de se rémunérer que ceux n’ayant qu’une activité de librairie pure (59 % contre 47 % selon l’étude). C’est notable, mais cela ne résout pas les difficultés structurelles.

Lire l’étude

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