Accueil 5 Ecologie 5 Vivre avec les fleuves : apprendre aujourd’hui pour préserver demain
L’eau est au cœur de nos vies. Pourtant, partout dans le monde, les fleuves et les rivières subissent les effets de la pollution, de l’urbanisation et du changement climatique. Au Vietnam, ces enjeux sont particulièrement visibles dans le delta du Mékong et à Hô Chi Minh-Ville, où la qualité de l’eau, les inondations et la salinisation des terres représentent des défis majeurs.

Pour sensibiliser les jeunes générations à ces questions, le laboratoire CARE (Center for Asian Research on Environment) a développé plusieurs jeux pédagogiques destinés aux élèves du primaire et du secondaire.

Rencontre avec Frédéric Cazenave, chercheur au sein du laboratoire et porteur des activités du CARE du projet FEF « Vivre avec les Fleuves ».

Frédéric Cazenave © Nicolas Cornet, Canal Hang Bang

Pouvez-vous nous présenter votre parcours et le travail du laboratoire CARE ?

Je suis hydrométéorologue à l’Institut de Recherche pour le Développement, l’IRD. Je suis en poste au Vietnam depuis janvier 2024, à Saigon, comme directeur scientifique adjoint du Laboratoire Mixte International CARE. Mes travaux de recherche visent à étudier la variabilité spatiale et temporelle des pluies intenses qui affectent l’Asie du Sud-Est, principalement le sud du Vietnam.

Notre laboratoire de recherche CARE est né il y a treize ans, d’un partenariat entre les équipes de l’IRD, de l’Institut Polytechnique de Grenoble et de l’Université Polytechnique de Hô Chi Minh-Ville.

Aujourd’hui, au CARE, plus de 60 chercheurs vietnamiens et français travaillent sur des problématiques liées à l’eau et à l’environnement dans le sud du Vietnam. Ils étudient la pollution des eaux, la dynamique des rivières, les problèmes de subsidence, d’érosion côtière, d’intrusion saline, l’impact de l’urbanisation sur les milieux aquatiques et les solutions fondées sur la nature permettant d’améliorer la résilience des territoires, la protection contre les inondations et le traitement des eaux.

Comment est née l’idée de créer des jeux pédagogiques pour sensibiliser les jeunes aux enjeux de l’eau et des fleuves ?

Nous avons développé une expertise importante sur les enjeux liés à l’eau et à l’environnement à Hô Chi Minh-Ville et, plus largement, dans le sud du Vietnam. Il nous est rapidement apparu essentiel que les connaissances produites par la recherche soient partagées avec les populations locales, afin de renforcer leur compréhension des enjeux environnementaux et leur engagement en faveur de la préservation des milieux aquatiques qui façonnent leur territoire.

Nous nous adressons en priorité aux jeunes générations, qui seront les principaux acteurs des territoires de demain. Nous faisons le choix de développer des jeux pédagogiques, collaboratifs et ludiques pour permettre aux élèves de découvrir les résultats de nos recherches, de mieux comprendre les interactions entre les activités humaines et l’environnement, et surtout de réfléchir collectivement à des solutions de préservation et de restauration des écosystèmes.

Le lancement du projet FEF « Vivre avec les Fleuves » nous offre un cadre institutionnel idéal pour concevoir et déployer cet ensemble d’outils pédagogiques, tout en valorisant les initiatives déjà mises en œuvre par les acteurs locaux et institutionnels pour préserver les ressources en eau et les écosystèmes fluviaux.

Le projet repose sur trois outils : le jeu d’Ôcourant, le jeu numérique « Ếch’y et les canaux » et la fresque « Au fil de la Saigon ». Comment fonctionnent-ils et quels sont leurs objectifs ?

Chaque jeu est adapté à un niveau scolaire et à une tranche d’âge spécifique. Les contenus et les activités correspondent au niveau d’apprentissage des participants et tient compte de leurs capacités de compréhension, d’analyse et de réflexion. Cette progression pédagogique permet aux enfants et aux adolescents de s’approprier des notions de plus en plus complexes et de participer activement à la recherche de solutions face aux enjeux environnementaux abordés.

Par exemple, « le jeu d’Ôcourant », la petite loutre de la rivière Saïgon et mascotte du projet FEF, est un jeu de parcours à taille humaine dans lequel les enfants incarnent eux-mêmes les pions. Destiné aux élèves de 5 à 10 ans, il vise à sensibiliser les plus jeunes aux problématiques environnementales locales à travers la diffusion de messages clés tout au long du parcours.

Le jeu numérique « Ếch’y et les canaux » s’adresse aux 10-13 ans. Joué en salle informatique, il alterne trois mini-jeux à score avec des temps d’échanges animés reposant sur une démarche de photo-langage. Les participants y abordent notamment les questions liées aux déchets présents dans les canaux, au tri des déchets et à la biodiversité aquatique.

Enfin, la fresque « Au fil de la Saïgon », destinée aux 12-15 ans, propose une approche collaborative inspirée des démarches d’intelligence collective développées dans des ateliers tels que la Fresque du Climat. Elle sensibilise les participants aux problématiques d’inondation et de pollution des canaux et des rivières de Hô Chi Minh-Ville. Les joueurs y explorent les interactions entre les activités humaines, les écosystèmes et les populations, avant d’identifier collectivement des solutions concrètes permettant de réduire les impacts environnementaux et de renforcer la résilience des territoires.

L’ancrage territorial constitue un élément central de l’ensemble de ces jeux. En mobilisant des situations, des enjeux et des dynamiques directement liés à l’environnement de vie des participants, ils favorisent l’appropriation des connaissances et renforcent la compréhension des problématiques environnementales locales.

Pensez-vous que l’éducation à l’environnement devrait aujourd’hui occuper une place beaucoup plus importante à l’école, voire devenir une discipline fondamentale au même titre que les mathématiques, l’histoire ou les langues ?

Nous avons tous intérêt à respecter, protéger et restaurer notre environnement, fortement dégradé au cours des dernières décennies par un développement urbain, agricole et industriel soutenu. Il est essentiel que les nouvelles générations prennent pleinement conscience de l’importance de préserver les écosystèmes et s’engagent dans des modes de développement plus durables, afin de ne pas reproduire les pratiques du passé qui contribuent largement à la dégradation de l’environnement.

Cette prise de conscience passe nécessairement par l’apprentissage et l’éducation. L’éducation à l’environnement ne doit pas être considérée comme une discipline à part, mais comme une thématique transversale mobilisable dans de nombreux enseignements. À l’image des DNL, Disciplines Non Linguistiques, où certaines matières sont enseignées dans une langue étrangère, on pourrait imaginer le développement de DNE, Disciplines Non Environnementales, intégrant les enjeux environnementaux au sein de disciplines aussi variées que les mathématiques, les sciences, la géographie ou encore les langues. Cette approche permettrait aux élèves de mieux appréhender la complexité des défis environnementaux et de développer, dès le plus jeune âge, une culture commune de la durabilité.

Malgré les menaces qui pèsent sur les ressources en eau et l’environnement, voyez-vous des raisons d’espérer ? Les nouvelles générations, la recherche ou les nouvelles technologies peuvent-elles contribuer à inverser la tendance ?

Oui, il existe de nombreuses raisons d’espérer, même si les défis sont considérables. Tout d’abord, la prise de conscience des enjeux environnementaux est aujourd’hui beaucoup plus forte qu’elle ne l’était il y a encore quelques décennies, notamment chez les jeunes générations. Au cours des actions de médiation que nous menons dans les écoles, je suis souvent frappé par la curiosité, la sensibilité et la capacité des élèves à s’approprier rapidement des problématiques pourtant complexes. Ils seront les citoyens, les décideurs et les scientifiques de demain ; leur donner les clés pour comprendre le fonctionnement de leur environnement est donc essentiel.

La recherche et l’ingénierie joue également un rôle majeur. Les progrès réalisés dans les domaines de l’observation de la Terre, de la télédétection, des capteurs environnementaux ou encore de la modélisation numérique nous permettent aujourd’hui de mieux comprendre le fonctionnement des systèmes hydrologiques, d’anticiper certains risques et d’évaluer l’efficacité des solutions mises en œuvre. Mais la technologie seule ne suffit pas. Les réponses aux défis environnementaux doivent nécessairement être interdisciplinaires et multidisciplinaires, et associer chercheurs, décideurs, acteurs du territoire et populations locales.

Je suis également convaincu qu’une partie des solutions viendra d’un meilleur dialogue entre les connaissances scientifiques et les savoirs locaux, ainsi que du développement de solutions fondées sur la nature. Pendant longtemps, nous avons surtout cherché à maîtriser les fleuves à l’aide d’infrastructures toujours plus importantes. Aujourd’hui, nous comprenons qu’il faut aussi apprendre à vivre avec eux, à les respecter, en redonnant davantage de place aux écosystèmes et en intégrant les contraintes naturelles dans l’aménagement des territoires.

Enfin, je reste profondément optimiste car l’histoire montre que les sociétés sont capables d’évoluer lorsque les enjeux sont clairement identifiés et partagés. La sensibilisation, l’éducation et la médiation scientifique ont un rôle central à jouer pour accompagner cette transition et permettre aux nouvelles générations de construire des modèles de développement durables.

À travers le projet « Vivre avec les Fleuves », Frédéric Cazenave et les équipes du laboratoire CARE rappellent une évidence : protéger l’eau, c’est protéger notre avenir. En sensibilisant les jeunes dès aujourd’hui, ils contribuent à former des citoyens capables de comprendre les défis environnementaux de demain et, surtout, d’y apporter des solutions.

Propos recueillis par Jaime Peypoch (Vietnam)

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